C’est dit ! – Cyprien et les clichés du geek dans « La Cartouche »

Le petit coup de gueule d’aujourd’hui ne concerne pas un jeu vidéo en particulier ni même un éditeur. Pourtant, il est directement lié au sujet puisqu’il concerne La Cartouche, un court-métrage relatant l’histoire de Flo et Gabi, deux collectionneurs de jeux vidéo rétro. Pour faire court, ces deux geeks achètent par hasard dans un vide grenier ce qui nous est présenté comme le Saint Graal pour tout collectionneur de jeux vidéo, à savoir la cartouche prototype du premier Mario.

Outre le fait que ce court-métrage est honnête et fort sympathique, on peut saluer le travail de Cyprien Iov, qui a le mérite de ne pas se contenter de faire un énième podcast et qui semble réaliser ses projets avec passion ! Et on saluera au passage la musique originale que saura apprécié tout amateur de jeux vidéo.

Jusque-là rien à dire, où est le problème, me direz-vous ? Et bien au-delà de la forme, c’est plutôt sur le fond que ce court-métrage me dérange. Cyprien, en créant le personnage de Gabi (qu’il interprète), a décidé de nous livrer le parfait cliché du « geek » : un jeune adulte resté « gamin » vivant aux crochets de ses parents, plus préoccupé par les jeux vidéo que par n’importe quoi d’autre. Entendez par là « les filles ». Cela dérange sa sœur et lui vaut de nombreuses moqueries.

Tout au long du court-métrage, le principal défaut du personnage principal n’est autre que celui d’être « puceau ». Cela aurait pu être drôle… si cette vanne n’avait pas été martelée chacune des 20 minutes que dure ce film. Comme si, ce qui l’empêchait de devenir adulte finalement, ce n’était pas tant le fait de continuer de jouer aux jeux vidéo que d’être puceau et qu’il y avait un lien de cause à effet. Bref, deux raisons aussi stupides l’une que l’autre.

Pire encore, à la toute fin, en guise de dénouement, Gabi rencontre une jeune femme aussi geek que lui et manifestement sous son charme… Malheureusement, cette femme aux traits soit-disant disgracieux ne semble pas à son goût vu la réplique du personnage : « Non mais vous avez vu sa gueule ? »… Mais ça n’est pas grave si la jeune ne lui plait pas, parce qu’il trouve enfin l’occasion de ne plus être « un puceau » et ses amis l’encouragent malgré cela à foncer ! On s’en fout qu’elle ne te plaise pas, on s’en fout que tu viennes juste de la rencontrer parce que « tu sais Gabi un jour, il va vraiment falloir que tu niques ! », coûte que coûte !

Ce n’est pas tout car en parallèle, dans ce parcours pour devenir un « bonhomme », Gabi va devoir acquérir le respect de sa soeur aînée. Celle qui ne cesse de le rabaisser tout au long du court-métrage change brutalement de position vis-à-vis de son petit frère. Pourquoi ? Parce qu’il est devenu plus mature, parce qu’il a décidé de se consacrer à ses études ? Mais non voyons, parce qu’il a été en garde-à-vue bordel ! Et ouais, il s’est battu, rien que ça ! La soeur devient alors méconnaissable car émerveillée devant le fait que son petit frère se soit battu « Tu t’es battu j’y crois pas, t’es peut-être un bonhomme en fait ». Messieurs, si vous ne vous êtes jamais battus, peu importe le fait que vous soyez brillants ailleurs, vous n’êtes pas un homme… Bon et au cas où le spectateur n’aurait pas compris, la sœur reformule autrement la réplique suivante « Mais par contre va pas en prison, ça c’est pas être un homme c’est juste stupide ». Une réplique totalement artificielle, histoire de garder un semblant de morale. Ah et ce n’est peut-être qu’un détail mais, c’est avec son seul ami que s’est battu Gabi.

Alors, malgré ses airs innocents, la logique/morale développée dans ce film va jusqu’à dire explicitement que pour devenir un homme il faut « niquer » , parce qu’être puceau c’est mal, être puceau c’est puéril, c’est un fardeau dont il faut se débarrasser coûte que coûte pour devenir quelqu’un. Peu importe que tu le fasses avec n’importe qui, peu importe que ce soit avec une femme qui n’est pas à ton goût et que tu connais à peine, comme le dit si bien le court-métrage : « De toute façon il n’y a rien de pire :« Mieux vaut être débile que puceau !» « . Et de surcroît si tu veux être le mâle alpha par excellence, pète la gueule à quelqu’un, même si c’est ton meilleur ami, parce que c’est le seul moyen de résoudre tes problèmes.

Vous pensez sans doute que je suis vieux jeu, qu’après tout c’est pas si grave et que je prends les spectateurs pour des cons parce qu’ils auront forcément du recul. Et bien si, c’est grave ! Il suffit de visionner le making-of du film pour voir que les spectateurs présents lors de l’avant-première au Grand Rex sont des pré-adolescents et adolescents. Cette période même de la vie où l’on est en quête de repères et où l’on se forge sa propre vision du monde. Est-ce vraiment cette représentation des genres que l’on veut transmettre ? Peut-on tolérer que le premier YouTuber de France, du haut de ses 8,5 millions d’abonnés, diffuse une vision machiste et dépassée du geek et de l’homme à travers un court-métrage ?

Il ne s’agit pas là de critiquer pour critiquer, vous l’aurez compris, mais malgré tout le respect que je porte à ce créateur, je pense vraiment qu’il devrait reconsidérer l’influence qu’il porte sur son jeune public et à l’avenir faire plus attention à la vision du monde qu’il leur propose.

Alors que les jeux vidéo récents cassent les clichés en laissant tomber les «tas de muscles» (à la Duke Nukem) pour des héros plus « normaux » (Nathan Drake par exemple) et que la femme semble trouver de plus en plus sa place au sein du jeu vidéo (Life is Strange, Beyond Two Souls, Tomb Raider, Detroit…) la vision de Cyprien va à contresens : elle est stéréotypée et dépassée. Si tant est qu’ils aient déjà ressemblé à cette vision stéréotypée, les joueurs (et joueuses) de jeux vidéo ont eux aussi bien changé, et vous en savez quelque chose.

Aucun commentaire

Vous devez vous connecter pour laisser un commentaire.